PAR CAMILLE
Si jamais vous n’avez pas encore entendu parler de Krim2gwer — artiste généré par IA, incarné par un avatar féminin aux punchlines acérées sur des productions oscillant entre hyperpop saturée et rock balade — c’est le moment d’aller voir ce qu’il en est. Parce qu’avec plus de 15 000 abonnés sur Instagram et des millions d’écoutes sur les plateformes de streaming, le projet fascine autant qu’il crispe, et je dois avouer me ranger plutôt dans la première catégorie. Déjà parce que musicalement je trouve ça très fort et prometteur, et aussi parce que politiquement il suscite tout un tas de réflexion que j’ai eu envie de partager ici.
On demande souvent si l’art créé avec l’aide de l’IA est du « vrai art », comme s’il fallait absolument trancher une vieille dissert de philo de terminale. Pourtant, chaque révolution technique a transformé les manières de créer sans faire disparaître ce qui précédait : la photo n’a pas tué la peinture, les synthétiseurs n’ont pas enterré les instruments acoustiques et les DJ n’ont pas mis au ban les musiciens. Les formes d’art coexistent, se répondent, se transforment. En réalité, tout dépend aussi de la manière dont on définit l’art. Si l’on considère qu’il n’est légitime qu’à travers la technique pure, le travail acharné et la souffrance romantisée de l’artiste entièrement dévoué à son œuvre, alors oui l’IA représente une menace. Mais c’est une vision très méritocratique de la création — « tu as travaillé dur, donc tu mérites ton statut d’artiste » — qui structure encore profondément notre imaginaire culturel. Moi, je n’ai pas envie de réduire l’art à la seule performance technique. J’y vois plutôt une intention mise en forme, une sensibilité traduite en sons, en images ou en mots ; un truc, que tu ressens dans ta chair, indépendamment du procédé utilisé pour le produire. Ce que je cherche dans une œuvre, ce n’est pas uniquement d’être impressionnée par la maîtrise technique, mais aussi de ressentir un choc esthétique, émotionnel qui te prend aux tripes et te bouleverse.
C’est précisément là que l’IA peut devenir un outil d’émancipation et de démocratisation artistique; Chacun.e porte en soi des histoires, des émotions, une manière singulière de raconter le réel, qui ne demandaient parfois qu’un outil pour émerger. En s’affranchissant de certaines barrières techniques, l’IA rend la création -en tout cas celle reconnue par le grand public telle quelle- plus accessible et ébranle au passage le mythe romantique de « l’Artiste » comme figure sacrée, inaccessible ou réservée à une élite. Les moyens de production artistique ne sont plus réservés à une minorité saluée par ses pairs, institutionnalisée, et congratulée par des unes des Inrocks. Avec un ordinateur, du temps et un apprentissage minimal des outils, il devient possible de composer, illustrer, écrire et produire des univers entiers. Qu’on ne se méprenne pas, ça ne signifie pas que tout se vaut ou que le talent disparaît, mais simplement que la capacité de créer et de générer de l’appréciation culturelle cesse progressivement d’être l’apanage d’un petit groupe placé sur un piédestal. Une plus grande partie de la population – nécessitant évidemment un accès à l’informatique et de la disponibilité du temps, ce qui demeure évidemment un privilège, on s’entend- peut créer de l’art et donc, dans une continuité logique devenir artiste ; balayant alors le sentiment d’illégitimité « tfaçon c’est pas pour moi ce truc », « ce n’est pas accessible ». La possibilité de création apparaît, soudainement, à portée de main. Il ne s’agit donc pas de la fin de l’art ou de la créativité : le processus artistique demeure profondément humain, seuls les outils évoluent. Derrière la machine, il faut toujours porter une vision, écrire, construire un univers, penser une direction artistique. Dans tout processus de création, il y a de la place pour des hésitations, des tâtonnements, pour refaire des dizaines de fois une phrase, un rif ou avant de trouver le bon vibrato; qu’il émane d’une voix humaine ou soit reproduit par la machine qui accélère ou amplifie certaines étapes mais ne remplace ni la sensibilité, ni le désir de dire quelque chose.
L’utilisation de l’IA pose également des questions d’identité et de représentation, en ce qu’elle peut s’incarner dans tout et n’importe quoi. Dans une bonne partie des critiques qui commencent à fleurir sur Krim2gwer, il revient souvent la question de son identité de genre, mettant en avant une certaine déception si l’artiste s’avérait être un homme. Pourtant, réduire le phénomène à cette seule interrogation me paraît plutôt incomplet. Évidemment, la question du genre n’est pas anodine. Si Krim2gwer n’est pas une femme, l’utilisation d’une voix et d’une esthétique féminines participe à une invisibilisation supplémentaire des femmes dans un milieu – comme dans tous les autres- où elles peinent déjà à être reconnues et doivent toujours prouver deux fois plus que leurs homonymes masculins. Mais faut-il pour autant faire porter à cet ou ces individus la responsabilité entière d’un problème structurel, qui tient davantage aux dynamiques profondément sexistes de l’industrie musicale plutôt qu’à la personne derrière son ordi dans sa chambre qui a créé le personnage ? Surtout si l’on considère, au vu de l’essor fulgurant de l’artiste, qu’un tel emballement médiatique n’était ni prévu ni anticipé. J’ai l’impression qu’il nous est collectivement difficile de penser en dehors d’identités fixes. On semble incapable d’accepter qu’un personnage fictif puisse justement brouiller les frontières, déplacer les projections et ouvrir des espaces de réception plus larges. D’ailleurs, les textes de Krim2gwer sont parfois genrés au féminin, parfois au masculin. L’avatar n’incarne pas une identité définie et intangible : il fonctionne plutôt comme une surface de projection, un personnage volontairement poreux permettant de raconter des affects universels sans les enfermer dans une biographie précise.
L’usage d’un avatar et de l’IA pose aussi la question de la mise en récit de soi. Créer à travers un personnage permet une forme de distanciation : on peut exprimer des émotions intimes, raconter des expériences douloureuses, explorer des contradictions sans avoir à s’exposer totalement en tant qu’individu identifiable. Le personnage devient alors une interface sensible entre le vécu et le public et l’authenticité ne passe plus forcément par le dévoilement brut de soi mais par la capacité à produire une émotion partageable. Quand Krim2gwer parle d’amour, de dépression, de violences intrafamiliales, de deuil ou d’addiction, il/elle ne le fait pas nécessairement à la première personne au sens autobiographique. Le personnage permet justement de désindividualiser certains vécus pour les rendre plus collectifs, presque polyphoniques. C’est la mise en récit de nos expériences, celles de nos proches, de nos amours, bref de toute une génération. En tant qu’auditrice, ça me permet de me projeter dans les textes, et de m’y reconnaître par certains aspects, sans pour autant m’identifier à cet avatar (qui me fait déjà me prendre mes premiers coups de vieux, avec des évocations que je dois googliser pour en comprendre la signification…). Je trouve ça aussi intéressant de constater que beaucoup de critiques passent sous silence un autre aspect pourtant plutôt rare, celui de la mise en avant d’une identité juive – « je suis la petite juive, young judéo bolchévique » – gauchiste et antisioniste affichant explicitement sa solidarité avec les Palestinien·nes, positionnement peu habituel dans l’espace culturel mainstream et dans le monde social à l’heure de la loi Yadan et autres insupportables instrumentalisation de l’antisémitisme.
Il faut voir dans le projet un outil politique fort, surtout dans le contexte de fascisation dans lequel on se trouve et au vu des échéances politiques cruciales à venir. Krim2gwer c’est une œuvre hybride, semi-fictionnelle, hyper référencée en culture internet dans un esthétique hyperpop entraînante, structurée par des paroles cash et frontalement politiques. Je crois que c’est précisément cette collision entre radicalité idéologique et codes culturels contemporains qui en fait sa singularité. Dans les morceaux et leurs visuels, on trouve des références à Lénine, à l’ICE américaine, des slogans « demain je vote à gauche » ou plus trash « nique un faf », ou encore l’avatar donnant un kick à Bardella ou Macron. C’est tout ça qui en fait un outil de combat culturel au sens gramscien du terme : tenter de réinvestir l’imaginaire populaire avec des références de gauche radicale, et alors toucher massivement une large audience et notamment les jeunes —les plus isolés ou « edgy » – que algorithmes et bulles filtrantes des réseaux sociaux ont vite fait d’attirer dans les sphères d’extrême droite et d’enliser dans des contenus masculinistes, complotistes ou réactionnaires. Ce type de projet tente au contraire d’occuper cet espace culturel avec d’autres récits, d’autres affects, d’autres symboles. C’est aussi pour cela que le rejet moral pur et simple de l’IA me paraît insuffisant politiquement. Car pendant qu’une partie de la gauche refuse par principe de s’emparer de cet outil, terriblement puissant et qui n’a de cesse de se perfectionner, il est par conséquent laissé aux mains de l’extrême droite technophile qui, elle, ne va pas rechigner à l’utiliser à des fins racistes et xénophobes
Évidemment que l’IA soulève des questions majeures : coût écologique colossal, concentration capitalistique, exploitation des données, accélération du technofascisme, précarisation et invisibilisation des artistes, notamment féminines; je pense que personne n’est dupe là-dessus. Mais réduire l’IA uniquement à ces dimensions est limitant et empêche de penser ce qu’elle produit aussi comme déplacement culturel concret. Il faut donc désaxer la question de l’angle de la morale, la question n’est peut-être plus de savoir si l’IA est « bonne » ou « mauvaise ». De fait, la machine est déjà en marche, progresse et se propage à une cadence folle.
La véritable question devient alors : que fait-on politiquement de cet outil ? Qui s’en empare ? Pour produire quels récits, quelles sensibilités, quelles représentations du monde et de l’époque bancale dans laquelle on vit ?
Les inquiétudes face à cette transformation sont légitimes. Elles viennent aussi de notre incapacité à anticiper l’ampleur des bouleversements à venir. Mais la réponse ne peut pas être la censure ou le refus catégorique. Il faut au contraire penser collectivement, démocratiquement et politiquement les usages de l’IA, afin de ne pas laisser ces technologies demeurer les instruments du capitalisme de surveillance ou des imaginaires réactionnaires.
Car au fond, derrière le débat sur Krim2gwer, ce qui se joue dépasse largement un simple avatar musical : c’est une bataille autour des formes culturelles de demain d’une génération qui ne s’aime plus sous le sunlight des tropiques mais sous vovo dans la vago [sic].