Par Charlotte Giorgi
Réaction de blanche face à la « maladresse » d’une autre blanche. Réaction de blanche qui contemple l’ampleur du naufrage des bonnes intentions, face à un racisme qui ne dit pas son nom, et qui sévit dans les moments de bonne volonté. Ce racisme souriant est le plus sournois, et c’est à nous d’en faire quelque chose. Vite.

Le racisme, quand on est blanc, c’est un paquet de clichés. On se le représente caricatural, manichéen. Évidemment, nous, gentil blanc, on est du côté du bien. Du bon. Bon côté de l’histoire. Nos ancêtres ont merdé, oui bon, on le reconnaît. Mais des centaines d’années d’histoire n’ont pas de prise sur nous, puisque nous, nous sommes du côté du Bien. Les dominant·es de ce monde ont ce défaut en commun : penser qu’une volonté suffit à démêler les situations desquelles nous sommes issu·es. Évidemment, qu’on n’est pas racistes. Bon, on ne va pas dire « regarde j’ai un ami noir » parce qu’on a compris que c’est du bidon cette affaire-là, mais on va penser à un tas d’autres justifications qui auront un peu la même saveur. Une défensive naïve, une contre-attaque paniquée.
Quoi, moi je n’aurais pas de morale ? Moi je piétinerais les principes de ma grande et belle République ? Non. Jamais de la vie. Moi, je suis le bon.
Et c’est là qu’il intervient. Le racisme souriant. Le racisme qui se prend les pieds dans lui-même sans même s’en apercevoir, qui répond aux interviews sur les grands plateaux des grands journalistes, et qui défend la Diversité, la Fraternité, l’Universel (faut pas oublier les majuscules, c’est très important les majuscules) tout en construisant le nous et le vous, le nous et le eux, en rendant particulièrement claire la limite entre les deux, la frontière entre ceux qui existent, et ceux qui doivent le mériter. Ceux dont on défend le droit à vivre, à circuler, comme si cela devait se décider chez nous, les Blancs. Entre nous. Éternels arbitres du monde.
Être connu, sauver des vies, au moins être un peu gentil, avoir fait de bonnes actions : oui, regardez, ils en sont capables. On donne des justifications, parce qu’il faut bien qu’on réfléchisse à trouver des raisons. Leur raison d’être. Elle n’est pas innée, c’est à nous de la construire, nous les bons. Par exemple, ils sont capables. Tout comme nous. Le tout comme nous qui signe le naufrage, qui perpétue encore, toujours, le racisme. Celui qui sourit après avoir claqué son argumentaire claqué. Celui qui sourit parce que derrière sa niaiserie il est aussi bête, et il ne voit pas de quelle position il parle : la position blanche, immaculée, la tête hors de l’eau et racontant comment les autres y nagent avec beauté.
Ce matin, c’est une brave dame du PS qui s’avance devant le micro, toute mignonne. Elle s’emmêle les pinceaux, confond les personnes non blanches avec les immigré·es, bafouille, cafouille. En une phrase, elle l’a rappelé. Celles et ceux qui ne sont pas blanc·hes ne sont pas chez eux. Jamais. Elle regrette de s’être mal exprimée, ses propos étaient maladroits. On lui pardonne. On lui pardonne, parce qu’après tout, elle n’est pas raciste, cette gentille femme, elle espère un monde meilleur, et à la radio à une heure de grande écoute, elle nous rappelle que l’immigration est une richesse, pas un coût. Elle reprend :
Regardez : qui sont celles et ceux qui sont le plus représenté·es dans les métiers essentiels ? Hein ? Alors ? Ils servent à rien les immigré·es ?
Non vraiment, arrêtez le cirque, la chasse aux sorcières, quelqu’un qui défend ainsi l’immigration ne peut pas être raciste.
Sur les réseaux quand même, ça jacasse. Ça s’indigne de sa confusion.
Pourtant, personne (ou si peu) ne vient questionner plus loin. Personne ne pointe le reste de l’interview, qui pour beaucoup sert à récupérer son cafouillage, tout en pointant pourtant de manière implacable cette manière qu’ont les Blancs de parler des autres en termes utilitaires. D’abandonner la dignité humaine dans le tiroir des arguments superflus, et de se jeter dans le débat à grands coups d’avantages / coûts. Le monde à travers nos yeux blancs, est une grande terre sur laquelle nous pensons pouvoir arbitrer de tout, même si c’est en faveur du bien. Décider d’accueillir les gens, ceux qui ne nous ressemblent pas. On les affuble de qualificatifs, on vante leurs mérites, on s’indigne quand certain·es de nos collègues veulent les jeter dehors, les réduire en bouillie. Quelle indignité. Mais tout reste un débat, et dans celui-ci nous avons la main, nous définissons les critères, l’importance des sujets, ce qui doit être la norme, rassembler, unir, qui peut prétendre rentrer dans nos cases, en se tassant un peu, en se ratatinant.
Le plus intéressant, c’est de voir à quel point nous autres Blancs faisons preuve de racisme le plus souvent au moment où l’on cherche à s’en défendre. À quel point les représentations sur lesquelles nous nous sommes construi·tes en tant que Blancs, flottent autour de nous, imperceptibles de nous, hachoirs doux pour toustes celles et ceux qui n’ont pas notre privilège, celui de ne pas voir.
Les maladresses n’en sont pas. Les bonnes intentions n’y changent rien. Les brèches racistes que nous ouvrons en confondant, en bafouillant, en verbalisant la manière située dont nous réfléchissons le monde, sont révélatrices d’un système qui nous enveloppe et dont, nous autres Blancs, que nous le voulions ou non, nous sommes encore et toujours les plus fervents supporters.
Il nous faut plus qu’éviter les maladresses. Il nous faut mettre la tête dans notre caca, et se remonter les manches, car le combat contre nous-mêmes et ces ombres qui nous façonnent sera long. Tout nous le prouve.