MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Marcher sereinement dans la rue, une utopie féminine

Par Callircé

Photo de Aleksandr Popov sur Unsplash

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Cet été, je suis partie en vacances dans un tout petit village breton. Pas beaucoup de monde, même au plus fort de la saison touristique. Beaucoup de locaux et peu de badauds. Tout ce que j’aime.

Un soir, alors que l’air était encore lourd de la chaleur du jour, je suis allée me balader. Seule, à 23h. C’est une chose que je n’avais pas faite depuis des années.

Pour la première fois depuis une éternité, je n’ai pas eu peur de marcher seule dans la rue.

Je n’ai pas vérifié toutes les deux minutes si j’étais suivie par un gros lourd qui me dit que je suis « bonne » et qui veut (comprenez exige) mon 06.

Je n’ai pas envoyé un message à mes proches pour dire que j’étais bien rentrée. Je n’avais même pas pris mon téléphone.

Je n’ai pas choisi ma tenue en fonction du moyen de transport que j’allais prendre ou de l’endroit où je me rendais. Je portais une petite robe légère que je ne mets d’habitude jamais parce que la seule fois où je l’ai fait, je me suis faite siffler 4 fois dans la rue.

Je n’avais pas mes écouteurs dans les oreilles pour couper l’envie à qui que ce soit de m’adresser la parole.

Je n’ai pas fait de détour pour éviter une zone en particulier. J’ai même pris des ruelles sombres, c’est dire.

J’ai croisé quelques personnes qui avaient eu la même idée que moi et on s’est simplement souri. Pour une fois, je me suis réapproprié, le temps de quelques minutes, le privilège de la politesse, dont a si bien parlé Enthea dans son billet « Le prix du sourire ».

Cette fois, pas de regards déplacés, lubriques et carnassiers dans la rame du tram.

Pas de sentiment d’angoisse qui me prend aux tripes et qui ne me lâche qu’après avoir retrouvé mes potes.

Bref, juste un profond sentiment de sérénité et de joie à pouvoir profiter comme tout le monde, librement, de l’espace public.

Et immédiatement s’y est ajouté celui de la culpabilité. Un subtil mélange doux-amer comme savent si bien le faire les émotions humaines.

Je me suis sentie coupable d’avoir toujours tellement peur dès que je mets le nez dehors. D’anticiper le pire et être sans arrêt sur le qui-vive comme un animal apeuré.

Pourtant j’en suis incapable. Parce que ces agressions sont devenues quotidiennes, parce que les récits de mes sœurs violentées sont devenus légions, parce que l’angoisse est devenue une deuxième nature.

Parce que je sais pertinemment que si je me retrouve dans une situation de danger, je ne serais pas en mesure de me défendre.

Ça me met en colère de ne plus pouvoir être. De devoir faire attention parce qu’il serait inconscient de ne pas le faire.

On n’a pas d’autres choix pour tenter de se protéger un peu que de se méfier perpétuellement.

Je m’en veux de me sentir ainsi et j’en veux à la société de nous obliger à être comme ça.

Aujourd’hui, c’est la journée internationale de la lutte contre les violences faites aux femmes. Et je me demande ce qui a changé depuis la première en 1999.

Je serais de mauvaise foi si j’affirmais que rien n’était fait. On distribue dans les lieux publics des flyers pour sensibiliser contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes (ça se passe évidemment de commentaires).   

Pourtant, dans un pays où on se targue sans cesse de faire avancer les droits des femmes, où le président en a même fait “la grande cause” de son premier quinquennat, je ne me sens pas plus en sécurité

Moins de violence, moins d’agression, moins de menace ? Non.

Plus de protection, d’empathie, de respect des lois ? Non.

Je vois bien à quel point il reste difficile de se faire entendre lorsqu’on subit des violences en tant que femmes. D’être écoutée, soutenue et protégée.

On sait toutes le long chemin de justice et de reconstruction qui nous attend si jamais il nous arrive quelque chose. Ça me terrifie.

Ce moment suspendu en Bretagne m’a fait réaliser à quel point j’étais prisonnière de mon hypervigilance et désabusée face à une possible “tranquillité d’esprit”. 

Non je n’ai pas envie de me résigner et de me cantonner à cette peur. Mais oui pour l’instant, c’est tout ce dont je suis capable.

Sûrement me faudra-t-il encore 1000 parenthèses comme cet été pour me faire changer de vision.

En attendant, je continue à marcher vite en baissant les yeux, ravalant mes sourires chaleureux, écouteurs vissés dans les oreilles, mes clés fermement tenues dans la main.

Et j’espère. J’espère me sentir un jour à nouveau en sécurité en me baladant à 23h le soir, peu importe l’endroit où je me trouve.