MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

Kaizen, une téléréalité au sommet

Par Alexandre Ruffier

Personne n’entre de façon neutre dans un film. Il est important de le dire, comme il est important d’en identifier les conséquences sur notre appréciation du film en question. Je commence donc par là. Kaizen j’en ai entendu parler au moment de l’annonce du projet d’Inoxtag de grimper l’Everest en un an de préparation. Amateur de montagne et d’œuvres qui s’en saisissent – mon enfance haut-savoyarde n’y est sans doute pas étrangère, j’ai rejoint silencieusement la grogne des réseaux sociaux qui s’offusquaient d’un énième caprice de bourgeois climaticide. J’avais vu les photos prises par Nims Purja de l’amoncellement de déchets et de la queue désormais nécessaire pour atteindre le plus haut sommet du monde. L’ascension d’Inoxtag, parce que médiatisée, semblait être pire que les autres, celleux qui grimpent sans se filmer. Il n’allait pas faire que participer, il allait empirer les choses ! Drôle d’idée. Sans doute émise d’un lieu où se croisent tout un tas de lignes de force méprisantes : le youtubeur, jeune, inexpérimenté…Je m’étais malgré moi abandonné à l’envie de ne pas être comme tout le monde. 

Le temps passé, j’en vins à oublier le projet jusqu’à ce que mon conjoint un dimanche, connaissant mon attrait pour l’alpinisme, me propose d’aller voir un certain Kaizen au cinéma. Désinscrit de Twitter depuis, j’en avais oublié l’existence. Ma réponse : « non merci ». Les jours suivants et le battage médiatique grandissant, je me rends compte de l’ampleur du phénomène. Des entrevues à la télévision, à la radio, des articles dans les journaux institutionnalisés, les youtubeurs cinémas et même des médias de “mon camp” !  Frustration (1), Dany et Raz (2) en parlent, Histoires crépues (3), le film finit même par être diffusé sur TF1, en fin de soirée. Rarement, dans l’histoire du cinéma français, un documentaire n’a reçu une telle couverture. Même Etre et avoir (2002) et La marche de l’empereur (2005), les plus gros succès documentaires français, semblent loin derrière.

En tant que critique, tout particulièrement intéressé aux questions documentaires, je me devais de céder à l’évidence : Kaizen est un évènement. Nourri d’analyses, je me suis installé devant le film que je pensais ne pas aimer. A ma grande surprise, le résultat fut bien celui-ci, mais pour d’autres raisons que celles imaginées.

« Accélération du surtourisme sur l’Everest, pollution, bien-pensance tantôt réactionnaire tantôt écologiste, ode à la culture managériale, au développement personnel, au dépassement de soi ou au travail d’équipe… » Si le film est critiquable sur de nombreux points, les accusations politiques diverses venant de la droite comme de la gauche me semblaient, pour beaucoup, au mieux vaines, au pire sujettes à un moralisme douteux. 

Déjà, rappel qu’Inoxtag n’est ni le responsable ni l’accélérateur de la pollution de l’Everest, il n’en est qu’un symptôme. Cela fait presque 20 ans que les autorités népalaises tirent la sonnette d’alarme et cherchent à ralentir ou interdire l’accès au sommet. Pourtant, cette année, c’est près de 900 personnes qui tentent l’ascension, sans compter que l’Everest n’est pas la seule attraction de la chaîne montagneuse de l’Annapurna.  Des chiffres en constante augmentation qui représentent un marché de plus de 3 millions de dollars par an. Une somme suffisante pour réorganiser l’économie de la région autour du tourisme : intensification de la lutte des classes, dépendance grandissante aux importations et à l’économie de marché, perte de l’autonomie alimentaire… Le résultat est une imbrication des enjeux écologiques, économiques et sociaux. Ainsi il est de plus en plus difficile de réduire le nombre d’ascensions. Et personne ne peut reprocher aux Sherpas de refuser de militer pour dégrader leurs conditions de vie. Sur ce constat, le simple reproche que l’on peut faire à Inoxtag c’est qu’effectivement participer n’était pas la chose la plus maline à faire. « C’est pas bien » et lui taper sur le dos de la main. Peut-être même avec un bâton pour les plus archaïques d’entre nous.  

Mais une fois ce constat consommé, que reste-t-il du film ? De ses qualités documentaires, j’ose même le terme, cinématographique ? « C’est un vlog pas un film ». Cette sentence assénée de cette façon, glisse la question sous le tapis. Comme si oser appeler Kaizen un film salirait le cinéma. D’un élitisme douteux à l’autre, on ne se pose surtout pas beaucoup de questions et encore moins les bonnes. Considérer Kaizen à sa hauteur, comme un évènement, nécessite d’aller plus loin que des catégories génériques. 

Prenons les choses dans l’ordre. Le vlog s’est imposé sur YouTube tout autant comme un standard que le parent pauvre de la création vidéo. Il est rapide à faire, peu coûteux à réaliser et joue sur la proximité avec le public en excitant les parties parasociales de nos cerveaux. Parfait pour s’intercaler entre des productions plus longues à réaliser afin de flatter les algorithmes, quand il n’est carrément pas l’essentiel de chaînes proposant du contenu de flux. Malgré cette mauvaise réputation, le vlog reste une façon de mettre en scène le réel, inspiré de la téléréalité, elle-même perfusée par les pratiques documentaires. Mais cela ne règle pas notre problème. Ce n’est pas parce que Kaizen est réalisé par un influenceur œuvrant sur YouTube qu’il est automatiquement un vlog. Il a reçu un budget supérieur à la majorité des films documentaires du circuit professionnel, il a été réalisé sur un an avec le soutien de la société de distribution MK2 et reconduit dans certains de ses choix la forme des longs-métrages de cinéma. L’esthétique de Kaizen, si elle s’inspire du vlog, n’est pas la conséquence de ses modes de productions (efficaces et pas chers) mais un choix volontaire de son réalisateur. Si on peut le regretter, il reste nécessaire de le critiquer comme tel. 

Le film emprunte principalement au vlog son (sur)découpage et son obsession de ne pas ennuyer les spectateur.ices. Le réel capté par la caméra est ainsi fragmenté au montage en plans très courts. Organisé de cette façon le monde apparaît comme réduit à un pastiche de lui-même. C’est-à-dire : essentialisé à ses parties les plus signifiantes. Tous les non-moments, ces espaces de transitions entre deux actions ou paroles, que nous connaissons tous.tes, sont poncés. La conséquence est qu’ Ines, alter ego d’Inoxtag, n’existe quasiment pas dans le film. Le vlog que reprend Kaizen est une esthétique intégrale, performatrice. C’est elle le moteur de ses protagonistes : Inoxtag ne se filme pas parce qu’il montre l’Everest, il monte l’Everest parce qu’il se filme. Tout comme une téléréalité qui crée les conditions d’émergence de ce qu’elle filme (Koh-Lanta serait ici le meilleur parallèle) Kaizen organise la vie d’Inoxtag autour de sa captation. Le réel est mis au service du film et non l’inverse.

Car en s’inspirant du voyage du héros et de la progression narrative des Shonen (style de manga très populaire en France depuis DBZ), Inoxtag ne filme pas réellement l’ascension d’Ines mais le parcours de son personnage qui, partant d’un tas de linge sale dans une baignoire, veut se métamorphoser par l’accomplissement d’un exploit. Ainsi le film n’a dès le départ d’autre sujet que son propre objectif de fin. L’ascension de l’Everest est d’ailleurs au final une redite de celle de l’Ama Dablam. Mais il ne pouvait s’en passer car il aurait sinon échoué dans ce qu’il avait annoncé. Une nouvelle fois le projet est plus fort que le reste. Cette narration fonctionne comme un moule et contraint le montage en cherchant dans ce qui a été filmé les éléments qui s’adapteront au mieux à un storytelling. Additionné, par souci de rythme, à un refus du plan long (pourtant essentiel pour saisir le réel dans sa complexité), Kaizen reste hermétique à tout ce qui n’est pas utile pour raconter son projet d’ascension. La rare exception à cela, et qui n’est sans doute pas étranger au fait qu’elle ait autant marqué, est l’histoire de caca racontée par l’alpiniste québécois. Laissée, relativement, dans toute sa longueur, on apprécie en même temps que les protagonistes ce moment de camaraderie. 
Ce n’est donc pas une fatalité. Il aurait été possible, j’en suis persuadé, d’offrir une grande œuvre sur l’ambition et la lutte identitaire d’un influenceur. En contre exemple je pense à Burden of Dreams (1982), réalisé par Les Blank sur son ami Werner Herzog au bord de la folie sur le tournage de son Fitzccaraldo (1982). Un making-of qui en cherchant avant tout à documenter un homme, le film dans ses contradictions, ses mensonges, réarrangements et sa mise en scène de soi. Au contraire dans Kaizen, les moments où nous accédons à Ines semblent trop rares et trop simples. Et c’est peut-être là que le parallèle avec La société du spectacle (livre de Guy Debord devenue expression populaire) est réellement pertinent. Elle caractérise cette incapacité qu’a le film à sortir du monde de la marchandise. Le réel ne l’intéresse que dans sa capacité à véhiculer un message (faites votre choix sur sa teneur). Au lieu d’avoir un point de départ et de se laisser porter, le film a un point d’arrivée à atteindre par un chemin balisé à l’avance. Preuve s’il en est le monologue, destiné aux sepctateurs.ices, qu’Inoxtag débite immédiatement après avoir atteint le sommet. Dommage pour un film qui présente l’ambition de relever du document.

_____

(1) https://www.frustrationmagazine.fr/inoxtag-everest/

(2) https://youtu.be/ntP8vqdT4ts?si=1fJ42kqpGdESJQTN

(3) https://youtu.be/2FdCc_g2Igk?si=dLLLOD9TRuJQ_H4q

(4)  Le terme « parasocial » désigne une relation unilatérale où un individu, souvent un utilisateur ou un abonné, développe un sentiment d’intimité, d’attachement ou de connexion émotionnelle avec une personnalité publique, un influenceur ou un créateur de contenu, bien que cette relation ne soit pas réciproque.

motu

MOTUS A BESOIN DE VOTRE SOUTIEN!

Comme chaque année, nous lançons notre campagne d’adhésions. Elle est vitale pour le média, qui ne vit que grâce à votre soutien. Alors pour que Motus continue d’être le compagnon de route de la révolte populaire, soutenez-nous : ADHÉREZ AU MÉDIA !