MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

T’es dispo ?

Par Charlotte Giorgi

https://media.giphy.com/media/v1.Y2lkPTc5MGI3NjExNHM5YzJ4YjNramp6N2k1c3ZvMTRveXo0cGoxZWh5eGJ2Z3puNTRxeCZlcD12MV9naWZzX3NlYXJjaCZjdD1n/dZd2D5Da1954I/giphy.gif

Quand je finis mes mails en demandant les “dispos” de quelqu’un (ce qui arrive en fait très souvent et me paraît assez structurant dans ce qu’on appelle la vie d’adulte) , je m’en veux souvent d’utiliser ce mot n’importe comment. Être “dispo”, pour moi, c’est un vrai truc. Pas un simple “t’es libre” qui fait mention d’un espace vacant dans un planning, d’un trou d’air dans la semaine. Dispo, ça parle de l’agenda mais aussi de la tête. Genre, être prêt·e à recevoir. Des infos, des confidences, des rires même, ou bien au moins juste des moments. Qu’ils soient professionnels ou amicaux, ou même amoureux. Des vrais moments, pas comme un courant d’air ou une fuite de robinet. Un truc qui se passe, un échange, où rien n’est forcé ni pressé. C’est vrai que ça renvoie au mot “libre”, quand même. Sans entraves. 

Ce serait un euphémisme de dire qu’on n’est pas souvent “dispos” dans notre société qui court comme un hamster dans sa roue – on ne sait pas trop si c’est la peur de mourir ou la fureur de vivre (question existentielle que je ne suis sans doute pas la seule à me poser?). 

Pourtant, il faut bien qu’on soit dispos de temps en temps, ce serait abusé sinon. On répond aux mails avec “nos dispos”. 

Oui, de temps à autre, quand on aperçoit ce petit espace riquiqui sur le calendrier, on dit qu’on est dispo, et puis sauf qu’en fait notre tête vagabonde, notre humeur est déjà brinquebalante, notre coupe pleine. Ce qu’il y a de dispo c’est l’heure qu’on a pu coincer entre deux autres rendez-vous, avec soi-même ou avec d’autres. Je suis fatiguée de ces moments où l’on se passe à côté, parce qu’on confond “dispo” avec vide ou autre chose. Et je dis pas que c’est votre faute, puisque moi aussi j’envoie des mails avec des dispos qui n’en sont pas, alors que je n’ai même pas le temps de jouer plus d’un quart d’heure avec mon chat sans penser à autre chose. 

Mais au énième sondage pour caler une soirée entre ami·es dans un mois et demi, je me dis simplement que je suis fatiguée qu’on se mente. Qu’on ne soit pas prêt à recevoir et toujours trop plein de tout ce qu’on ne peut donner, et qu’au fond on ait du coup de moins en moins envie d’être “dispo” si ça se finit comme ça. Comme ça : on s’ennuie, on s’écoute pas, et on pense à rentrer. C’est naze. Combien de rendez-vous où je me suis dit, un peu honteuse, en refermant la porte : “zut, on s’est ratés”. On était pourtant super heureux d’avoir trouvé un moment où nos “dispos matchaient”. 

Je râle en refermant la porte sur cette occasion loupée, en me disant qu’on ne gagne rien à se voir sans se voir, et en même temps je crois que je serais excédée qu’on s’accorde encore un peu moins de temps. 

Et pourtant, en tant que championne nationale de la fatigue sociale, je serais tentée de dire que oui oui, il faut respecter les batteries sociales de chacun, la santé mentale, des moments pour soi et en soi, du yoga ou de la méditation et tutti quanti. Je respecte profondément ces ami·es qui ont le courage et le respect de me dire “désolée, j’annule, je n’ai plus d’énergie”…

En même temps que je les méprise. Enfin que je nous méprise. Collectivement. 

Je crains ce monde où l’on ne sait plus être disponible pour de vrai, où l’on s’est laissé complètement racler jusqu’au fond du fond, où il n’y a plus rien, plus que des afterworks des cafés des verres pris à la va-vite et sans profondeur, où l’on est à l’affût d’un message, d’un réveil, de la suite d’une journée qui déborde. Je suis effrayée de ce mois qui vient de s’écouler lentement et sans profondeur, pendant lequel mes meilleur·es ami·es n’ont fait que me redire leur état de fatigue, leur épuisement et leur incapacité à ménager des espaces de respiration pour nos liens, tout en continuant de multiplier les engagements sociaux superficiels, rapide, enchaînés les uns à la suite des autres. 

Bien sûr qu’il faut se préserver. J’en suis bien convaincue. Mais : de quoi nous préservons-nous? Il semble qu’on pourrait en profiter pour se poser de bonnes questions, au-delà des traditionnels “pas de souci, on reporte”. 

Le travail salarié et le rythme effréné qu’il impose nous éreintent, mais je crois que nous avons aussi notre part politique à prendre dans la décision d’honorer ou non certains liens, certains moments, certaines priorités d’agenda. Je crois que défendre le monde que nous défendons sur ce média, avec des mots grandiloquents et des concepts philosophiques, passe aussi par des actes de refus individuels et collectifs : refus d’un rythme insoutenable, de la superficie, de la consommation des relations et des amitiés, et de la transformation de moments censés nous nourrir en réceptacles médiocres de nos conformismes et fatigues respectives. 

Loin de moi l’idée de nous culpabiliser (même si ce n’est pas l’envie qui manque, eh oui moi aussi je suis médiocre quand je veux), je suis plutôt animée par l’élan de repolitiser nos liens, nos foyers, nos interactions. L’envie de ne pas laisser le capitalisme libéral et sa farandole de délices nous vider de nos substances et nous retourner comme des crêpes jusqu’à ce que l’on soit tout plats. 

Et quand on y réfléchit, tout ce que nous désirons questionne de toute façon notre rapport au temps : la démocratie, la solidarité, la connaissance de et l’ouverture à l’autre, l’inclusivité, le dévalidisme,… Il va donc bien falloir se poser cette question de disponibilité. 

Bref, je dis peut-être ça parce qu’au milieu du tourbillon de la vie sociale de mes ami·es (que j’embrasse et que j’adore), j’ai vécu un moment de respiration inattendue lors d’une formation pour le taf pendant laquelle on avait le droit de bouger, de sortir, de faire pipi, de parler longtemps sans être interrompue, de changer de sujet, de dessiner, bref d’être profondément là avec tout ce que ça demande comme ajustements. C’était pas si compliqué, mais long et politique. Une question de faire de l’espace à nos paroles, à nos flottements. D’être disponibles pour la vie quoi, en fait. 

_____________________________________