PAR ROSE

J’ai appris très tard à bien me tenir à table. Petite, on buvait à la bouteille à la maison et chacun se servait quand il avait faim. C’est en allant chez des ami.es que je me suis rapidement rendu compte que c’était pas comme ça qu’on faisait. Là-bas, chacun avait son verre et demandait « qui en veut ? » avant de remplir son assiette. J’ai observé. J’ai copié. J’ai recopié. Il fallait pas que je me plante. On cesserait de m’aimer. C’était pas qu’à table, il fallait également que je me rattrape sur tout le reste. Encore maintenant, je me demande souvent si ça se fait, ou si c’est convenable. Parce qu’il semblerait que ce ne soit pas du tout inné en fait, d’être respectable.
Le polissage social, c’est une prison qu’on impose à soi-même, et aux autres, pour plaire et faire société. Ça implique de s’habiller correctement, de parler correctement, de se tenir correctement. C’est une montagne de règles implicites qu’il faut respecter pour ne pas être ostracisé.e et avoir la chance d’obtenir un emploi, un crédit, un logement, une dose d’honorabilité. Et la certitude d’être aimé.e.
Par ce jeu de dupes, on se retrouve toustes assez rapidement à désigner notre mec comme notre « compagnon », à jouer aux capitalistes pour obtenir un prêt et à taire nos pensées véritables. Parce que les conventions s’attachent autant aux attributs extérieurs qu’aux opinions, le masque social vient avec sa muselière. Chacun se doit d’être agréable, conciliant et donc de garder pour soi ses révoltes. La menace est à peine dissimulée : désobéir mène au rejet. Nous avons toustes implacablement et collectivement intégré qu’il fallait être complaisant pour gagner, et hypocrite pour s’en sortir.
Si à une époque, l’étiquette assurait maris aux femmes et titres aux hommes de la haute bourgeoisie, aujourd’hui, à quoi on joue ? Et pourquoi on continue de se plier à ces règles rigides où tout le monde fait semblant d’être bien sous tous rapports pour bien se faire voir par d’autres gens qui font semblant d’être bien sous tous rapports pour bien se faire voir par d’autres gens qui font semblant et qui distribuent les bons points ?
Que la spirale infernale cesse.
Il s’agirait de grandir, et d’avoir enfin le courage de son incorrection.
Ce masque social de respectabilité est un vernis de dissimulation et de fausseté :
- Il marque un besoin constant et permanent de plaire et de se faire valider par ses pairs.
- Il cache notre incapacité à se désaccorder, à entrer en conflit, à assumer ses opinions.
Pour éviter tout opprobre, pour ne pas perdre la face, son emploi, ses amitiés, sa tranquillité, on fait semblant et on se tait. Les langues verseront leur poison une fois les dos tournés. À l’abri de la confrontation. Au chaud des commérages et des grandes lâchetés.
Pour plaire, il faudrait être lâche donc. Et pour s’intégrer, il conviendrait de dénigrer avec stratégie.
Probablement en raison de mon âge – mon besoin de plaire se tarit à mesure que ma peau se détend – et aussi, un peu, au vu de la montée du fascisme, j’ai commencé à dire ce que je pense. Sans faire exprès. Pas au détour d’une conversation, parce qu’on me demandait mon avis, mais en m’insurgeant spontanément et malgré moi face aux propos et aux comportements. Mes pensées se sont mises à courir librement, hors de ma bouche. En réalité, j’ai rendu visible et audible ce que j’avais l’habitude de garder pour moi et qui me permettait de protéger le contrat social, ses masques, et ses désirs de plaire.
Ne plus se plier à l’ordre dominant se paye. Depuis, je n’ai jamais autant connu le conflit dans ma vie.
Mes déclarations de désaccord sont systématiquement vécues comme une agression et on y répond avec déni, justifications et susceptibilité. Les gens se fâchent, se vexent, se ferment. Ils ont peur. Et moi aussi. J’ai peur d’avoir mal dit, mal fait. C’est vrai que c’est sorti tout seul. Peut-être que j’ai été hautaine, méprisante. Carrément vile.
On ploie sous les injonctions à sortir de sa zone de confort, mais j’ai l’impression qu’il y a erreur sur la zone concernée. L’objectif n’est pas de se forcer à sauter en parachute ou à parler devant 4 000 personnes, c’est normal d’être terrifié.e par la chute libre et par une possible humiliation publique. L’objectif c’est plutôt de sortir de la grande mascarade sociale qu’on a collectivement créée et dans laquelle on se terre en cherchant à tout prix à traverser la vie dans une « safe place ». C’est cette zone de confort là qui me paraît terriblement dangereuse. Parce que chemin faisant, on a complètement oublié comment vivre le conflit. Et sans lui, il me semble qu’on passe à côté de la pluralité de la pensée, du courage de l’honnêteté et de l’amplitude de nos mouvements. L’inconfort fait partie intégrante de la nature humaine, il est normal et sain de se sentir gêné.e, coupable, d’avoir peur, d’être stressé.e, de vivre des situations désagréables. Vouloir traverser les jours dans une couette de douceur, c’est se trouver incapable d’enrichir nos mondes. Chacun se tape sur l’épaule mais tout le monde reste médiocre.
Une démocratie en vie c’est aussi un lieu d’échange. Il est primordial qu’on apprenne à lâcher nos masques et à s’engueuler, qu’on articule nos désaccords, qu’on travaille à distancier les critiques de notre identité profonde, qu’on sache exprimer sans insulter, qu’on soit capables de reconnaître nos fautes et nos erreurs, parce que c’est HYPER OK de se chier. Et, SURTOUT, il devient urgent qu’on ose dire.
Un monde sans masques, c’est un monde capable de se soigner. Un peuple qui ne craint pas le conflit, c’est un peuple d’accord pour changer. Et des gens qui troquent le passif-agressif par l’assertivité, les insultes par la clarté, le déni par la responsabilité et la susceptibilité par le désir de réconciliation.
Moi je serais hyper d’avis qu’on arrête de croire qu’on gagnera amour et gloire et beauté en laissant tout passer. Et qu’on se mette à éclairer nos angles morts. Qu’on dénonce nos réflexes bourgeois, classistes, coloniaux, misogynes et racistes. Qu’on s’aide à vivre mieux et ensemble. Qu’on devienne toustes des barricades au fascisme. Qu’on élève enfin le discours public, et qu’on nettoie de leurs timidités les discussions intimes. Qu’on devienne des sentinelles au service de l’enrichissement collectif.
Je serais vraiment peu de choses sans tous les gens qui un jour ont osé me dire que j’avais tort et qui n’ont pas eu peur que j’arrête de les considérer.
Alors wesh.
Tombons les masques.
Engueulons-nous.
Et apprenons à le faire bien.