Des interstices – Épisode 10
PAR ALYSS HALLER
Version audio : AlyssHaller_DesInterstices-ep10_Savoir_et_pouvoir.mp3
Quand j’étais jeune étudiante dans les années 2000[1] (enfin, un peu plus jeune que maintenant quoi), ma mère me disait qu’elle me verrait bien chercheuse au CNRS. Va savoir pourquoi, ça m’excitait moyennement. J’avais bien les résultats et les compétences requis, mais « chercheuse au CNRS », ça sonnait très pompeux, et surtout très chiant. Je m’imaginais tout de suite entourée de mecs à lunettes se gargarisant de leur savoir, la mine hautaine et le verbe abscons (ou si tu veux, des premiers de la classe qui se la pètent en mode je-sais-tout en faisant de la masturbation intellectuelle). Non : à l’époque, moi, j’avais plutôt envie de monter un groupe de métal industriel.
Aujourd’hui que je suis finalement revenue à la recherche (après avoir monté un groupe de métal industriel), il m’arrive encore de me demander si, à ce moment-là, je n’avais pas finalement reproduit le rejet vécu toute ma scolarité – parce qu’après tout, moi aussi, j’étais une première de la classe. Si je n’avais pas reproduit aussi ce soupçon général perçu depuis l’enfance, dans le milieu rural et ouvrier où j’ai grandi, envers « les intellos », dont on parlait en termes peu élogieux pendant les dîners du week-end ou sur la place du village (tout en me répétant quand même qu’il fallait bien travailler à l’école).
Bien sûr, cette question n’était pas la bonne.
Ce n’était pas la seule raison qui me poussait à préférer ce projet musical ultra-rebelle à la voie prestigieuse et respectable des professionnel·les de la recherche. Un truc, en particulier, me dérangeait régulièrement et me laissait perplexe : certains textes scientifiques dont il fallait relire quatre fois chaque phrase pour les comprendre. J’étais partagée entre l’impression que leurs auteur·rices se complaisaient dans des détours inutiles, comme pour s’écouter parler, et d’un autre côté, la conscience que lorsqu’on sait tout ce qu’un mot peut véhiculer en termes de nuances de sens, par son étymologie par exemple, il devient difficile d’utiliser un mot « plus simple », qui rendra compte de façon moins exacte de ce qu’on veut dire. Quelquefois je me demandais aussi si, au fond, j’étais pas tout simplement un peu conne (ce n’était certainement qu’une question de temps avant que tout le monde s’aperçoive que j’avais réussi l’agrégation et mon master-mention-très-bien par accident) puisque j’avais du mal à comprendre.
Cette question n’était pas non plus la bonne.
La vraie question, c’est : d’où il vient, ce rejet ? ou ce sentiment d’être stupide face à un discours savant ? Et la réponse, c’est que ça vient d’un savoir clivant. Ou plutôt, d’une manière clivante d’utiliser le savoir, c’est-à-dire pour séparer, et non pour relier.
La tradition sépare précautionneusement les écrits « scientifiques » de ceux dits « de vulgarisation », un peu comme les serviettes des torchons : est-ce à dire que l’accessibilité signe le renoncement à la qualité ? Et par là même, la destitution, que dis-je, le bannissement hors des imposantes, et sérieuses, bibliothèques savantes ? À croire que pour jouir de la considération de la communauté sachante, une publication devrait préférablement ne pas être comprise du commun – la crédibilité d’un opus se mesurant à l’aune de son opacité, à la difficulté de son raisonnement et à l’escarpement de son langage. Mais moi, si je veux faire une thèse, ce n’est certainement pas pour qu’elle soit lue par une poignée de spécialistes dans un entre-soi élitiste.
Heureusement, les lignes bougent. Au cours de mes recherches, je suis tombée sur des pépites, comme cette incroyable thèse en BD publiée par Harvard[1], ou ce livre d’un philosophe australien[2] qui a pris le parti de publier séparément les notes et références destinées à un lectorat plus aguerri de manière à ce que le texte de son ouvrage (agrémenté d’illustrations et rédigé dans un langage simple, ce qui ne l’empêche pas d’aborder des concepts pointus) reste accessible à la majorité. C’est là, à mon avis, le maître mot : accessibilité. Et les moyens d’œuvrer en ce sens ne manquent pas. Il ne s’agit ni de déprécier le travail des chercheur·es, ni d’appauvrir ou simplifier une pensée à l’extrême, encore moins de prendre les gens pour des idiot·es ou de penser à leur place, mais de faire l’effort de faciliter la transmission au plus grand nombre possible, de cultiver une posture de passeur·euse. Parce que l’accessibilité est avant tout une attitude, une ouverture aux autres. Il s’agit de jeter des ponts au lieu d’ériger des barrières.
Mais, d’après mon expérience, tout se passe encore trop souvent comme si, au lieu de faire grandir ses semblables en transmettant ses connaissances, le Savant parvenu au sommet de la montagne lorgnait avec condescendance vers la foule restée en bas, la narguant d’un « Vous comprendrez jamais ! » plein de fatuité puérile repris en écho par les happy few du cercle-très-restreint des VIP du Savoir (majoritairement constitué d’hommes blancs cis de plus de cinquante ans, cela va sans dire). Alors, ce Savoir « chasse gardée » se fait instrument de domination et non d’émancipation. Un peu comme quand Monsieur Bertrand*, à l’école primaire, te jetait un regard sévère en assénant entre ses lèvres pincées : « Quand on ne sait pas, on se tait ! » (*Il s’agit bien entendu d’un personnage fictif convoqué pour faciliter l’identification des lecteur·rices, parce qu’on a toustes connu un Monsieur Bertrand. Je te laisse donc le remplacer mentalement par la personne de ton choix – oui, par exemple, le ou la prof qui t’a dit que tu ne pourrais jamais être médecin parce qu’avec tes notes en math, faut pas trop rêver hein).
Je terminerai par ces quelques considérations :
Le savoir, au même titre que la langue qui nous permet de communiquer en nous faisant comprendre, est une matière vivante, qui n’a de valeur que dans la circulation.
À la différence de l’argent, le partager ne rend pas plus pauvre : au contraire, ça enrichit tout le monde (c’est pas beau ?).
– mais au fond, moi, ce que j’en sais…
__
[1] J’ajouterais : en France, et en littérature (c’est important de situer mon propos, qui correspond à une expérience précise, et ne prétend pas délivrer une vérité complète et absolue).
[2] Nick Sousanis, Unflattening, Harvard University Press, 2015.
[3] David John Chalmers, Reality+: virtual worlds and the problems of philosophy, First edition., New York, NY, W. W. Norton & Company, 2022.