MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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8 mois aujourd’hui à 4h34

PAR CHARLOTTE GIORGI

État des lieux d’un deuil ordinaire.

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“Ça fait 8 mois aujourd’hui à 4h34 que Papy nous a quittés. Bonne journée, mille bises”

Ce matin toute une famille dont je suis a reçu ce très succinct message, dans une discussion WhatsApp où l’on s’échange aussi bien les recettes de cuisine que les balades en bord de mer des uns et des autres, photos à l’appui. Ce message-là semble étrangement s’imbriquer à la suite de tous les autres, bonne journée au passage, la vie la mort, mille bises, hop. 

 

8 mois pourtant aujourd’hui que ma grand-mère est seule après 60 années de mariage célébrées avec un homme aussi sensible que acariâtre, mais après tout ça ne vous regarde pas. Bonne journée. 8 mois et 1000 bises. 

La mort a complètement modifié mon rapport au temps. 8 mois me semblent des années. Pourtant j’ai des souvenirs vivaces de petites phrases ou de moments abscons et banals que Papi (moi je l’écrivais toujours avec un i) vivait à la même période l’an dernier. La Toussaint a toujours été un moment de cousinades dans cette partie de la famille. L’an dernier, j’étais dans la voiture de Papi pour y aller. Il avait fait arrêter la voiture pour faire pipi. C’était déjà bizarre, mais moins qu’aujourd’hui. Aujourd’hui il n’est plus là. À sa mort, c’est bizarrement ce qui m’a le plus perturbée. Ce “il est parti” ou “il n’est plus là”, et mon inexorable question sans réponse : “oui, d’accord, mais il est où?”. Il n’est plus là signifiait forcément qu’il était ailleurs. Plus que son absence, c’est la question de sa présence (où donc?) qui m’a le plus habitée ces derniers mois.

Aujourd’hui, papi, c’est une photo qui nous surplombe dans la cuisine de mamie, et une coupure de journal épinglé au mur “J. R. nous a quittés”. Et cette question sans fin, nous a quittés pour quoi, pour où ?  

Aujourd’hui, Papi, c’est ma grand-mère qui dit à mon cousin dont les chaussettes sont inexorablement trouées : “Va récupérer celle de Papi, elles sont dans le placard de la chambre de Charlotte”. Pourquoi ma chambre parmi toutes les autres, j’ai envie de demander. Et pourquoi on ne peut pas savoir où est Papi alors qu’on lui pique allégrement toutes ses chaussettes ? 

Les chaussettes de Papi sont toutes dans un panier dans mon placard, les fleurs sur sa tombe sont fleuries, et la seule question qui me vient en la visitant, encore une fois c’est : “tu penses qu’il est décomposé, maintenant, son corps?”. 

J’ai déjà eu plus de tact. Mais ma mère me répond quand même. “c’est pas que je pense, c’est que je suis sûre”. Et je lui réponds : “j’ai l’impression qu’il est comme on l’a laissé à l’enterrement moi, dans la même position, avec ses habits et le petit capuchon d’une bouteille bue à sa santé la veille, que j’avais glissé dans la poche de son veston”. Maman me répond que c’est sans doute mieux que je l’imagine comme ça. Tu m’étonnes. Je saurais même pas imaginer quelqu’un de décomposé, moi. En même temps, décomposé, je serais plus à l’aise je crois. Ça répondrait à ma question. Il est où, ton grand-père ? Partout. Les vers de terre le transportent sous nos pieds, à droite, à gauche, dans la sève des arbres et entre deux cailloux. Il est quelque part. Plus qu’enfermé dans une boîte en bois dont on a eu à choisir (lunaire) la couleur des petits coussins qui la rembourraient deux jours après son décès. 

Lorsque j’ai créé Motus, j’ai eu l’impression d’inaugurer un espace où faire vivre les questions sans réponse. Ces dialogues que je n’avais qu’avec moi-même. Les vides et cette impression d’ailleurs fugitive qui me traverse des fois. Je mêlais l’intime à tout, je racontais tout, ici ou sur Internet d’une manière ou d’une autre. Et à cette époque, je sais que j’aurais tant écrit sur Papi, et sur ce “où?”. Où es-tu et où sommes nous, nous autres ? 

Mais cette année, je me suis tue. Cantonnée aux sujets “d’actualité”. J’ai écrit sur le budget, sur la Palestine, sur la disparition de C8. J’ai écrit mécaniquement, comme pour me convaincre que le monde continuait de tourner et que je n’avais pas oublié d’embarquer à son bord. Mon corps m’a rappelée à ces sujets que je taisais. J’ai eu le temps de penser. J’ai eu le temps de voir mon cerveau s’emballer, s’effriter, se casser à chercher à caler le récit de ta disparition sur quelque chose d’universel, une actu (la dégradation lente et meurtrière des hôpitaux publics ? La condescendance vis-à-vis des personnes âgées ?). Il y a quelques années, Papi tu aurais été ma muse, pendant d’innombrables mois. Mais le deuil m’a fauché là où je ne m’y attendais pas. À cet endroit d’épanchement et de partage, de poésie et d’explications que j’ai toujours pour tout. Maintenant je n’ai que des questions impossibles et des constats cyniques. 

Il y a quelques jours c’était la Toussaint, et la fête des morts, la première sans toi. Les seules choses qui me venaient, c’était ça, cette corbeille pleine de tes chaussettes à la disposition de toute la famille, et les messages de Mamie sur le groupe familial. Ce qui m’obsède, c’est où ranger ce qui reste, ce qui allait avec Papi. L’amour, les souvenirs, les reproches, les rancoeurs, les mépris aussi. Où ranger tout ça si je ne sais pas où tu es ? Quand même pas avec tes chaussettes ? Je me dis que déposer ça là, loin de l’actu et son tintouin, c’est un acte de reprise de terre. De marquage de territoire. Le droit de faire exister mon grand-père, les anciens, ceux qui n’ont plus de place que dans les corbeilles à chaussettes, juste pour ce qu’ils sont : un bout de nos histoires collectives, le maillon d’une chaîne dont nous sommes, et des vies bien réelles, qui nous ont simplement précédées. Peu importe comment, s’acharner à leur donner un endroit où être. Ne serait-ce que pour répondre à ma foutue question. Car tu es un peu dans ce texte maintenant. 

motu

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