MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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[SANS VALENTIN] No Future

PAR CHARLOTTE GIORGI

// Pour la Saint-Valentin, Motus explore la « Sans Valentin ».  Ici, Charlotte adresse une lettre à un petit être sans avenir, et lui parle d’amour. À moins que ce ne soit d’attente.  // 

C’est impossible que tu me lises, et je crois que c’est pour ça que j’écris. Pour prolonger un peu ton idée, l’étirer comme une grande couverture qui fait une cabane, et qui empêche de voir le monde, ou alors en donne une version filtrée à travers un épais tissu. 

Ton papa et moi, avons toujours fleuri en hiver. 

Comme les hellébores, la bruyère ou les primevères. 

Comme elles, notre histoire est morte plusieurs fois, mais les pétales ont refait surface régulièrement, mécaniquement, à la saison où tout reste mort, si tout va bien. C’était anormal, presque inquiétant d’ailleurs. Je ne sais pas combien de temps vivent les hellébores, la bruyère ou les primevères, mais je sais que j’ai survécu à ton père. Cet hiver, je l’ai laissé fâner, et j’ai utilisé toutes mes forces pour me tourner vers le printemps, pour une fois. Les botanistes ont perdu un sujet d’étude et moi un sujet de conversation. Mais toi, tu es encore la seule personne à qui je peux raconter cette histoire, puisque c’est aussi la tienne. Ce que nous aurions pu devenir. 

Une famille. 

 

J’ai toujours eu ce truc, cette attirance morbide pour le sombre et l’obscur, alors que je manque déjà sévèrement de vitamine D. Ton père était naturellement sombre et il l’est devenu davantage pendant notre relation. Pourtant, j’ai su avant même que l’on se rencontre en bonne et due forme. J’ai su que je le voulais, lui, et que je te voulais, toi. 

J’ai su parce qu’on complétait nos phrases, qu’on s’aimantait, que la vie dans nos têtes avait la même gueule. J’ai su, et évidemment, maintenant que je me suis gouré ça paraît ridicule. De toute façon, tout est allé très vite, tellement vite que j’ai eu l’impression de dévaler une pente à toute allure, sans les freins. L’arrivée en bas, au fond du trou en ce qui me concerne, a été abrupte. Je n’avais pas eu le temps de regarder le paysage que nous nous étions déjà crashés, vulgairement écrasés au fond d’une vallée que j’avais trouvé si belle et qui me faisait si mal. 

Ton papa aurait pu être quelqu’un de super, et je l’ai même entrevu à quelques reprises. Mais si on est honnête, j’ai su assez vite, aussi, qu’il ne fleurirait plus jamais. Trop abîmé, trop en guerre contre lui-même, à l’intérieur, pour s’intéresser au printemps. Ou à toi. 

 

Avec ton père pendant trois ans, les Saint-Valentin ont été marquées par notre dédain commun pour les niaiseries, tout ce qui dégouline et aurait pu faire de nous des gens parmi les autres, le commun des mortels. 

Dans la version officielle, chaque Saint-Valentin est un jour comme un autre, avec un supplément de disgrâce cucul. 

Dans la version officieuse, chaque St Valentin a été une interminable attente. Je continuerai d’attendre encore quelques temps je crois. C’est rien, partez sans moin, je ne suis pas prête pour ce qu’il se passe vraiment. 

L’attente que tu arrives, l’attente qu’il aille mieux, l’attente de nous, de ce qu’on pourrait en faire. L’attente d’un printemps que j’étais la seule à appeler. C’est l’attente qui m’a tuée, moi. C’est elle qui a fait de moi une fleur d’hiver. Hellébore, bruyère, primevère. 

 

Je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire, puisque tu n’as jamais vécu de printemps, même pas un seul. Mais tu seras toujours ma sublime histoire manquée. Mon magnifique gâchis. Mon éternel “et si”. 

Et ton père est l’une des personnes que j’ai le plus aimé de toute ma vie. Il est aussi celle j’ai le plus maudit. Autant d’attentes pour finir encastrés dans une sombre histoire, à laquelle tout le monde soupire comme pour dire “I told you so!”.

Je n’étais pas une amoureuse transie, ni mignonne, ni heureuse. J’étais le genre d’amoureuse dangereuse, comme un animal blessé, traqué pour ses aspects sombres et ses folies des grandeurs. J’étais une amoureuse inconditionnelle, clanique et volcanique. J’aurais pu soulever des montagnes, détruire la Terre, me foutre le feu, pour sortir ton père de sa crise existentielle contagieuse, qui commençait à s’attaquer à moi par extension. Mon amour énorme, immense, complètement disproportionné est arrivé au fond de la vallée, mais ton père n’y était pas. Il n’y a que moi qui ai dévalé cette pente. C’est comme ça que je me suis foutu le feu. Il n’y avait rien à embraser, que moi à consumer. 

 

Tout ça est une métaphore, évidemment. La réalité est moins belle, avec ses pensées suicidaires, ses placards de médicaments et le stylo qui ne veut plus rien écrire de beau. 

Les larmes qui ne veulent plus venir. 

L’espoir qui ne veut plus habiter chez moi. 

 

Toi aussi, tu es une métaphore. Tu fais partie de cette réalité alternative dans laquelle les choses finissent bien, de manière tellement forcée et artificielle que c’en est presque triste malgré tout. Ton père ferait ou fera un père un peu étrange mais je sais qu’il s’imaginait bien dans ce rôle-là, des fois tu t’invitais même dans des conversations, des évocations qui te dessinaient un premier visage.  Pourtant, les années passent et mon ventre t’attend. Désespérément vide. Tu as essayé de t’y loger une fois, il y a quelques années, la première fois que ton père m’a quittée. J’ai prié tous les dieux, pendant que je pissais sur le petit bâtonnet. Une copine priait aussi, hasard du calendrier et ironie du sort, au même moment, mais pour ne pas te voir apparaître, elle. 

J’ai eu tellement honte de pleurer parce que tu n’existais pas, que je ne l’ai jamais dit à personne, même pas aux psys. C’était il y a deux Saint-Valentin. 

Je continue de faire le deuil de toi, qui n’existe pour personne. Je continue d’attendre. 

 

Je n’ai jamais parlé de toi avec ton père. Il ne m’a plus parlé de grand chose ensuite, à part de ses démons. J’avais envie d’hurler que tu pouvais chasser les démons, que nous pourrions être grandioses, que j’avais déjà tout dans la tête au moment où l’on s’est vus pour la première fois. Tout ce que j’étais a été froissé comme une feuille de papier où j’aurais écrit mon destin. C’était le printemps, et ton père n’écoute rien au printemps. 

 

À la Saint-Valentin, Paris se couvre de posters “ville de l’amour” et les promos arrivent dans nos boîtes mails. Les uns et les autres, comme ton père et moi, faisons comme si. Comme si l’amour est stupide, cette fête commerciale et “all the fuss” futile et, disons-le, ridicule. Mais je passe devant les posters tous les jours, et je ne trouve rien en moi de dédaigneux, plus rien du tout. La moquerie a laissé place à la douleur que j’éprouve, au vide abyssal qui t’a remplacé. Dans mon ventre, une tristesse insondable au milieu d’un désert, alors que tu aurais dû être là, planté dans un amour flamboyant.  

Ton papa va mal, mais moins que moi maintenant je crois. Il s’en remettra, et moi aussi probablement, alors que j’ai envie d’écrire “et moi non”. 

Tu sais, l’amour, et toutes les manières de le rencontrer, de le provoquer, de le convoquer, ne sont pas des désirs capricieux. Le besoin d’intimité, de projections dans un futur collectif, de découvertes profondes de l’autre (de celles où on prend le temps plutôt que de dire que l’on ne l’a pas), n’est pas anecdotique. Il fonde la base de notre humanité. Que le remplissage de ces besoins primaires tourne autour du couple hétérosexuel est sans doute l’un des graves problèmes de notre époque, pour les gens qui, comme moi, n’entrent pas dans sa sphère privilégiée. Mais en attendant, il est aussi ce à quoi on nous a toujours incités à aspirer. C’est ce que j’ai fait, avec un soupçon de dédain et de doute. En rencontrant celui qui aurait du être ton père, j’étais d’accord pour croire à tout : le couple hétérosexuel, la Saint Valentin, et surtout… toi. Qui tu aurais pu être. 

C’est sans doute pour ça que je ne lui pardonne pas, toutes ces choses que tu aurais pu être. Brun. Audacieux. Rigolo. Roux. Blond. Myope. Grand. Peu importe, car tu aurais pu être tout ce que tu voulais. 

Mais toi, précisément toi, résultat de toute l’histoire de tes parents ? Tu n’existeras jamais. Et ça me flingue, tu sais. De me dire que quoi qu’il arrive, tu n’as pas d’avenir, et que rien ne pourra changer cette prophétie-là. 

 

Mais le printemps arrive, et pour moi il n’y a plus rien d’écrit, alors…  

 

“Please, I’ve been on my knees, change the prophecy

Let it once be me 

Who do I have to speak to 

About if they can redo

The prophecy”

 

Taylor Swift, The Prophecy

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