MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

Colère lycéenne : on est v’la sérieux quand on a 17 ans

ON EST VLA SÉRIEUX QUAND ON A 17 ANS

PAR CHARLOTTE GIORGI

 

À 16 ans, je n’étais pas particulièrement révolutionnaire. 

J’étais mal maquillée, et profondément méprisante. Mais on ne peut pas m’enlever que je savais déjà des choses que je ne pouvais pourtant pas exprimer – et dont je ne sais pas si j’aurais pu les exprimer en organisant avec mes camarades un blocus du lycée. Mais je peux affirmer avec certitude qu’avant même d’être politisée, ou même d’être politisée dans le mauvais sens du terme (eh oui, moi aussi j’ai eu mon côté obscur de la force, c’est à lui que m’ont d’abord menés le mépris et la honte du délabrement de mon lycée et sa banlieue), en bref avant même d’être la Charlotte que vous connaissez aujourd’hui, j’avais tout de même la conviction que, tout simplement, nous méritions mieux. Dans mon lycée de banlieue parisienne, il pleuvait dans les salles de classe, de la poussière s’accumulait partout, les profs n’étaient pas remplacés toute l’année et on révisait le bac seul·es entre deux conneries, on me donnait une copie d’espagnol pour passer mon bac d’italien. Rien de bien méchant, mais chaque jour une information qui se glissait dans nos corps et façonnait notre manière de nous regarder : nous ne comptions pas assez. L’école ne comptait pas assez pour qu’on y mette les moyens, notre avenir ne comptait pas autant que celui d’autres. Ce n’est pas qu’on nous maltraitait, c’est qu’on ne nous traitait pas. Qu’on nous traitait de rien, en fait. 

Ce matin au réveil, alors que la colère de centaines de lycéen·nes gronde et s’exprime, je suis étonnée de voir les images d’un lycée bloqué de la ville d’où je viens, Cergy. 

Et de comprendre tellement ce que ces “petits” racontent. 

Ils parlent directement à la “petite” que j’étais il y a seulement dix ans, un peu plus mais pas beaucoup. 

Alors je suis déçue de moi lorsque je m’étonne : 

“Ils parlent bien” 

“ils disent la vérité puisque je l’ai vécu aussi” 

“ils ont l’air organisés, informés”

Déçue de faire partie de tous ces gens qui ont oublié qu’ils étaient des personnes autonomes et constituées à 17 ans, et que n’importe quel ado, dont certains travaillent déjà à cet âge-ci, est capable de produire une réflexion sur ses conditions d’existence quotidienne. Oui, effectivement, il ne faut pas avoir vécu 3 vies et 150 ans pour être indigné·e de ne rien pouvoir apprendre parce que vous êtes 40 par classe, parce que les profs sont épuisé·es de leurs conditions de travail, parce que les bâtiments sont insalubres, glacés, ou au contraire en surchauffe, parce que les programmes changent tous les quatre matins, parce que vous n’êtes là que pour devenir des “actifs” et payer ces foutues retraites même si vous ne vivrez jamais suffisamment pour y accéder. Bien sûr, peut-être qu’à 17 ans, “on n’est pas sérieux”, on ne sait pas forcément pourquoi on est en colère, contre qui diriger la rage (personnellement je l’ai retournée contre mes petits camarades de classe que je méprisais au plus haut point, voyez donc), et qu’on ne politise pas forcément ce terrain quotidien – et pas sûr d’ailleurs que ce soit nécessaire. Les politiques ont suffisamment de choses à en dire et à récupérer déjà : ils font leur travail, là où les lycéens font ce qui leur semble juste. Y-a-t-il quelques malins là-dedans qui en profitent pour louper une ou deux journées de cours et allumer des fumigènes pour le plaisir ? 

Oui, sans doute. Est-ce que la France peut le supporter et entendre le message en allant plus loin ? Il me semble que oui. Il me semble aussi que la jeunesse d’aujourd’hui n’est même pas celle d’il y a dix ans, qu’elle s’engage puisqu’elle n’a plus le choix, qu’elle est fière, droite, et bien plus politisée qu’on ne le croit. On devrait respecter cette dignité qu’ont les enfants de maintenant. 

Pourtant, les robocops sont de sortie. Déjà les images de violences sur des enfants – des ENFANTS – pleuvent sur les réseaux. Elles sont atroces. Comment peut-on ne serait-ce qu’imaginer matraquer un gosse qui aimerait étudier dans des conditions dignes (ça existe, c’était mon cas) ? Comment ne pas voir à nouveau ce qui se joue, avec cette police de cow-boys dégénérés qui prend toute contestation pour une humiliation ? Comment ne pas comprendre que si les élèves détestent l’école c’est qu’on semble les y détester ? À Pontoise, non loin de Cergy, un élève a eu la mâchoire fracturée par un policier. On est chez les fous ? 

Quand j’avais 16 ans, 17 ans, je vénérais les riches, la réussite, la beauté. Je pensais que j’étais de droite, et sans doute pour cette raison, je n’aurais jamais bloqué mon lycée. Je voulais juste le quitter, rejoindre tout ce qui est accaparé et que l’argent rend désirable. Mais c’est aussi parce que je ne connaissais pas les luttes sociales, la pensée politique, la possibilité de transformation d’un lieu quotidien qu’on ne devrait pas être obligé de quitter en y laissant les autres crever, en quête de miracle pour soi-même. 

Je crois que c’est cela que nous devons apporter aux petits. Des possibilités. Des ouvertures. Des moments où le rapport de force leur est favorable, parce qu’ils ont raison, et parce que nous devrions tous défendre notre service public contre son délabrement absolu. Ils reçoivent des coups et des haussements d’épaules, donnons-leur la possibilité de lutter, de s’informer, de découvrir que d’autres l’ont fait avant eux, que des outils sont à leur disposition. Que tout le monde n’est pas indifférent. 

Ouvrons grand les portes aux gens pas sérieux de 17 ans – c’est aussi à ça que sert l’école publique, celle qu’on a oubliée et que certains ne peuvent même pas connaître. 

S'abonner à la newsletter du média, c'est aussi nous soutenir !​

Tous les mois dans la Locomotus, on vous partage un édito exclusif de la rédac’, ce qui nous a inspiré pendant le mois, un récap de nos vidéos / articles / podcasts, et même des nouvelles du média. C’est un moyen pour nous de rester en lien avec vous, sans algorithmes et en toute indépendance.